Philosophie: une discipline de la vie PDF Imprimer Envoyer Partager
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 Philosophie: une discipline de la vie

 

Interview du surveillant général de l'Institut Baudelaire Bilingue, Noukague Ehonti Innocent. 8 ans déjà qu'il enseigne et l'intérêt de ses élèves pour la matière ne l'a jamais déçu. Pour lui la philosophie est mal comprise par le commun des mortels mais il existe des débouchés pour ceux qui persévèrent.

 

 

Ehonti Innocent Surveillant grl IBB

 

Aulycee: Quel est votre rôle dans l'administration de l'Institut Baudelaire Bilingue ?

 

Noukague Ehonti Innocent: Je suis chargé de la discipline au niveau des élèves et au niveau des enseignants. Mon rôle il est clair: pour permettre que dans un établissement, les élèves puissent suivre, il faut mettre en place des techniques, des stratégies de travail pour assurer la discipline. Ceci va mettre les élèves dans l'ordre, et instaurer de meilleures conditions de travail pour les enseignants. Cela va également éviter d'avoir des salles de classes toujours bruyantes, des élèves toujours en retard et des élèves toujours absents. Le travail que je fais va donc permettre aux enseignants d'arriver chaque matin et de trouver des élèves qui attendent sur place et dans le calme. Je crois que pour le moment ça essaie de mieux se passer.

 

Aulycee: Vous occupez par ailleurs un poste d'enseignant. Comment vous organisez vous ?

 

Noukague Ehonti Innocent : J'enseigne la philosophie. J'ai 8 h de philosophie par semaine. Les heures sont distribuées de manière à ce que chaque fois, je passe 2 h dans une salle de classe. Une fois que les élèves sont entrés dans l'établissement, je fais cours de 11 h  à 13 h parce que de 8 h à 11 h, il faut délivrer les billets d’entrée aux élèves, m'assurer que tous les enseignants sont en place et que les cours ont normalement commencé. Quand je sors de mon cours, je dois délivrer les billets de sortie, je dois recevoir les parents. C'est de cette façon que je m'organise pour faire ce travail.

 

Aulycee: quelles sont vos relations avec les parents d'élèves ?

 

Noukague Ehonti Innocent : Les parents nous confient des enfants pour leur éducation. Nous continuons à l'école, un travail qui a commencé à la maison. Le rapport avec eux ne peut être qu'une relation de complicité. S'il n'y a pas complicité entre le parent et l'enseignant, on risque de ne pas suivre véritablement l'enfant. Depuis ce matin, j'ai reçu près de 4 parents; qui se plaignent des élèves inscrits aux cours de répétition dans un même établissement; mais qui ne viennent pas. Je continue à suivre les enfants même jusqu'à ce niveau et la complicité avec les parents va me faciliter le travail. Cette complicité me permet de continuer à suivre les enfants même au quartier.

 

Samedi soir, je suis parti rendre visite à un petit oncle. Avant d'arriver chez lui, il y a la maison d'un de mes élèves. Je me suis rendu compte qu'il était à couteaux tirés avec sa maman. Je me suis arrêté pour mettre de l'ordre. Hier le parent m'a cherché et m'a trouvé pour me dire que malgré tout ce que j'ai eu à faire l'enfant est quand même sorti et est revenu à la maison vers minuit. C'est une façon de me demander d'interpeller l'enfant. Je vais le faire après cette interview. Je vais aller dans sa classe pour lui donner des conseils.

Ensuite, je vais rappeler le parent pour lui dire que je suis effectivement revenu sur le dossier qu'il m'avait présenté et ce que j'ai exactement dit à l'enfant. Je sors de mon bureau et je continue le travail au quartier. Je peux rencontrer un parent au marché Mendong ou au marché Acacia et on discute de son enfant: le travail scolaire, les absences, les retards etc. Quand je peux, j'appelle les parents au téléphone pour en parler.

 

Aulycee: Votre parcours académique est-il en cohérence avec votre profession ?

 

Noukague Ehonti Innocent : Il y a quelques années, entre 95 et 96, je suis en Terminale A. On nous envoie un professeur de français. Quand il arrive il nous demande de prendre des doubles feuilles sur lesquelles nous allons porter les noms, la date et le lieu de naissance, le lieu d'habitation des parents et le métier que nous aimerons exercer dans l'avenir. J'avais choisi l'enseignement et j'avais été beaucoup passionné par les cours de philosophie tels que dispensés par mon professeur à l'époque M Enama qui est aujourd'hui du côté de Victor Hugo au lycée d'Etoug Ebe. J'ai été fasciné et je me suis dit que n'ai pas fait un choix au hasard. Je suis content de ce choix.

 

Aulycee: Comment êtes-vous devenus surveillant général à l'Institut Bilingue Baudelaire ?

 

Noukague Ehonti Innocent : Je suis arrivée ici en février 2006 pour commencer à enseigner. Les cours commençaient à 7h 30  mais moi j'arrivais à 6 h 00. Voilà le seul critère qui a permis à celui qui m'a choisi, de dire voilà il peut être surveillant général dans ce collège. J'habitais le quartier CRADAT, donc à 5 h 30 j'étais déjà en route. Dans ce comportement on voyait quelqu'un de très ponctuel, et on s'est dit certainement il peut arriver à surveiller les élèves. Je crois que c'est le seul critère parce qu'on me connaissait à peine. Je suis arrivé en février 2006 et à partir du mois de juin on m'a proposé le poste de surveillant général et on m'a donné un bureau.

 

Aulycee: Parlez- nous de la philosophie que vous enseignez ?

 

Noukague Ehonti Innocent : Le programme des enseignements est vaste. J'ai l'habitude de dire à mes apprenants, à mes enfants que la philosophie est une discipline de la vie. Elle n'est pas là seulement pour un élève qui prépare son Bac, mais elle arrive dans la vie d'un individu pour lui permettre de s'auto-élever. Quand tu commences à exercer cette activité, on te parle de ce qui t'enchaîne. Lorsque tu es entrain de te battre pour te defaire de l'ignorance et de la superstition, tu es entrain de philosopher. Lorsque tu te débarrasse de tout cela, tu sens comme une libération. Tu es entrain de te vider, et de te libérer de ce qui t'empêchait de te définir véritablement comme un homme. La particularité de la philosophie, comme nous l'apprenons avec celui qui est considéré comme le père de cette discipline est que la philosophie est une activité libératrice de l'homme. Lorsqu'on s'intéresse vraiment, c'est à dire lorsqu'on veut la pratiquer et vivre en philosophe, on va se sentir véritablement libre.

 

Aulycee: Comment trouver au-delà de cette abstraction, l’utilité de la philosophie ?

 

Noukague Ehonti Innocent : C'est vrai que nous sommes encore enfermés dans les préjugés selon lesquels la philosophie ne sert à rien, le philosophe est un fou, il n'a pas les pieds sur terre. Je regrette que ce soit un peu plus tard que la philosophie commence à intervenir au secondaire, en classe de Terminale. Si on me demande mon avis, je dirais qu'on doit commencer à enseigner la philosophie dès la classe de 6ème. Les enfants ont des problèmes parce que la morale n'est plus véritablement enseignée. Dans la philosophie, il y a ce qu'on appelle la philosophie morale.

 

On insiste ici sur le comportement de l'homme. Si on commence à enseigner dès la classe de sixième, il n'y a pas autre pratique. La philosophie sera toujours abstraite parce qu'elle ne construit pas les ponts. Mais j'ai l'habitude de présenter l'homme, il est corps, il est esprit. La philosophie agit sur l'esprit. Nous avons en face de nous, des hommes qui ne doivent pas seulement agir et réagir parce qu'ils sont corps. Dans leur manière de faire, on doit avoir en face l'homme qui s'est libéré spirituellement. Il y a des actions que nous posons chaque jour: le commérage, l'égoïsme, l'avarice ainsi de suite. La mentalité est comme si elle était coagulée.

 

La philosophie apprend à l'homme en réalité qu'il faut faire un effort de s'élever. Il faut sortir de ce comportement barbare. Sur le plan pratique, la philosophie aide l'homme à devenir Homme. La philosophie humanise l'homme. Il y a des comportements qui se confondent à l'animalité. Il faut donc sortir de cette animalité pour devenir véritablement homme. La violence et l'irrationnel nous les jetons tous dans l'animalité. Il faut donc sortir pour poser des comportements acceptables, véritablement humains et plus rationnels. Mon souhait est que tout le monde s'intéresse véritablement à cette activité appelée philosophie. Au moins une fois dans la vie, il faut essayer d'accéder à cette activité. Il faut que les hommes se libèrent. Il n'y a pas de paradis au-dessus de nous. Le paradis c'est ici car les hommes par leur manière de faire peuvent transformer cette société, s'ils le veulent. Mais nous vivons comme dans une jungle parce que les gens ne philosophent pas véritablement.

 

Aulycee: Au quotidien qu'elle est la perception de vos enseignements par vos élèves ?

 

Noukague Ehonti Innocent : J'enseigne la philosophie depuis 8 ans. Je n'ai pas été déçu depuis ce temps. Quand je finis mon cours, chaque fois je ressens et je vois dans mes élèves des enfants intéressés. Mes premiers élèves sont en Master de philosophie. Ca me réjouit. Ça veut dire qu'ils ont compris la portée de cette activité. Quand vous formez un enfant pour un an et après un an il décide de devenir comme vous, ça veut dire que vous avez réussi à lui faire comprendre que c'est une matière intéressante. Bref, mes élèves apprécient la philosophie.

 

Aulycee: quelles sont d'après vous les lacunes ?

 

Noukague Ehonti Innocent : Si je parle de lacunes ce serait disqualifier la philosophie. Il y a plutôt le problème de compréhension. Le philosophe a de la peine à être compris, il continue à être considérer parle commun des mortels comme un fou. Une fois que vous avez dit à quelqu'un, je fais la philosophie, il voit en vous un fou, un athé c'est à dire quelqu'un qui ne croit pas en l'existence de Dieu. Il y a plutôt des idées fausses vis à vis du philosophe et de la discipline. On peut être philosophe et être chrétien, croyant. Il n'y a pas incompatibilité sauf que le philosophe refuse de faire dans le fanatisme et il prend un peu de recul.

 

Quand il prend du recul on pense qu'il est fou. On ne peut pas embrasée une personne de manière massive et abusive, parce que nous avons en face de nous des hommes qui sont ondoyants et divers. Il faut bien prendre du recul parce qu'il est surprise permanente. On ne sait pas ce qu'il est capable de faire d'un moment à l'autre. Le véritable problème auquel est confrontée la discipline est que les gens refusent de comprendre le discours philosophique. C'est lorsqu'on va s'y intéresser qu'on va comprendre sa portée.

 

Aulycee: Concrètement comment arriver vous à susciter l'intérêt pour la philosophie ?

Noukague Ehonti Innocent : J'organise dans les salles de classe, les travaux pratiques dans ce qu'on appelle des exposés. Récemment il y a  une pièce de théâtre que nous sommes en train de monter, toujours en vue de mettre en relief la portée de la philosophie. De temps en temps, il y a des conférences débats qu'on organise pour toujours montrer qu'un homme qui veut véritablement vivre en homme doit savoir que le philosophie est là, en tant qu'activité intéressante et peut lui permettre de devenir homme. A une seule condition s'intéresser au discours philosophique. Ce que je fais à mon niveau au quotidien, je me dis que les autres le font aussi. Nous nous battons pour que tous ceux que nous rencontrons au quotidien puissent s'intéresser au discours philosophique.

 

Aulycee: Quels références conseillez-vous ?

 

Noukague Ehonti Innocent : Il y a des livres tels que "De la médiocrité à l'excellence" d'Ebenezer Njoh Mouelle. Quand vous le lisez c'est comme si vous n'êtes plus de ce monde. Quand vous finissez de lire ce livre, si vous mettez en pratique le discours philosophique contenu dans cet œuvre, vous allez réaliser beaucoup de choses dans votre vie et vous développer véritablement. Dans cet œuvre l'auteur essaie de nous montrer que le développement ne se réduit pas à emmagasiner les biens matériels. Vous savez que des personnes sont capables de tuer leur frère pour de l'argent ou à cause de l'argent. Ce n'est pas ce que nous enseigne la philosophie. Si vous êtes capables de poser cet acte, cela veut dire que vous n'avez pas compris qu'on ne peut pas réduire la valeur d'un homme à l'argent, au bien matériel. Quand on pense que le développement se résume à avoir de l'argent et les biens matériels, on tue quelqu'un pour rien.

 

Le philosophe ne peut pas tuer un homme parce qu'il veut devenir riche. Tuer un homme pour de l'argent  c'est sacrifier une valeur humaine pour rien. Si je vous tue, je vous transforme en chose, c'est à dire que je profite de vous pour devenir riche. Non ça n'a pas de sens. Il faut être très attentif au discours philosophique et quand on le comprend on devient un dieu.

Vous avez le livre du philosophe béninois Paul Houtondji "Problématique africaine de la philosophie des auteurs", des auteurs tels que Platon.  Ce sont des œuvres que j'ai étudié dans le cadre de mes études à l'Université de Yaoundé I d'où je suis sorti avec une Maîtrise en Philosophie Africaine Comparée sous la direction de Lucien Ayissi, Maître de Conférences.

 

Aulycee : Racontez-nous des anecdotes issues de votre vécu quotidien avec les élèves.

 

Noukague Ehonti Innocent : Je me rappelle à une rentrée de septembre, on entre en classe et on commence à parler de philosophie. Nous avons l'habitude de poser des questions aux élèves. Que pensent-ils de la philosophie et quelle idée ont-ils du philosophe ? Un jour, il y a un enfant qui a levé le doigt. "Monsieur, je voudrais dire quelque chose". Quand il s'est levé, il m'a dit "franchement monsieur c'est vrai que je suis en Terminale, mais on ne va jamais me prouver le contraire. Les philosophes sont fous. La preuve c'est qu'il y a un monsieur là-bas au camp Sic, il a la barbe, il ne parle avec personne. Il sort, vous le voyez passer, vous le voyez revenir, vous ne savez ce qu'il fait. Monsieur, je vous dis que le philosophe est fou et peut être vous-même deviendrez bientôt fou".

 

J'ai commencé à rire. Il me revenait à moi, de jouer mon rôle d'enseignant de philosophie. Je lui ai fait comprendre contrairement à ce qu'il croyait, ce que la philosophie est en réalité. Aujourd'hui il est en 3ème année de philosophie. Quand je l'ai rencontré, je lui ai dit: "Toi aussi tu veux devenir fou ?" Il m'a répondu: "Non monsieur. Quand j'ai fini le Bac, je suis encore rentré dans mes cahiers. J'ai compris que la philosophie était une bonne matière. C'est vrai que ça n'arrive pas à tous mes élèves mais cette expérience m'a marqué."

Il y a un autre qui a passé une année avec  moi. Quand nous corrigeons les copies en philosophie, il faut être assez rigoureux. Donc il avait toujours 6, 7, 8 de moyenne sur 20. Il s'est levé un jour et m'a dit: monsieur continuez à me donner 1, j'irai à l'université et je ferai philosophie. Malheureusement, il est allé à l'université, il s'est inscrit en philosophie mais il n'a pas pu faire deux ans en philosophie. Il a abandonné faute de moyens.

 

Je suis à ma 8ème année d'enseignement de la philosophie dans cet établissement et je suis ravi. Je me suis toujours fait comprendre par mes élèves. Cette matière est au coefficient 4 en Terminale A, coefficient 2 en Terminales C et D. Même au niveau de l'enseignement technique, la philosophie intervient. Le seul regret c'est qu'elle n'intervient qu'en classe de Terminale. Quand l'élève n'a pas été bon en français, il va éprouver des difficultés à comprendre certains sujets, pour soigner sa rédaction aussi. Il y a des élèves qui réussissent à obtenir 15 de moyenne à l'examen du Bac. Sortis de Terminale, ils réussissent à avoir 17 / 20 en philosophie à la Fac. Donc la matière passe quand même.

 

Ici à l'Institut Baudelaire Bilingue, nous offrons des cours magistraux à côté des Travaux dirigés qui nous permettent de les amener à s'en sortir. Après les examens, ils reviennent nous dire "Merci". En 2013, nous avons présentés en Terminale A, qui a la philosophie comme matière de base, 72 candidats. Ce n'est que 13 qui ont échoués. Cela veut dire que dans les matières de base ils ont réussi à avoir les moyennes. Ce n'est pas pour me vanter car il y a des enfants qui finissent l'année scolaire sans rien comprendre en philosophie. La discipline devient leur bête noire et quand ils ont leur Bac, ils reviennent me dire : "vraiment monsieur c'est fini, la philosophie c'est finie et plus jamais !"

 

Propos recueillis par Amélie Laure Kemouo

Mise à jour le Vendredi, 21 Février 2014 13:47