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L’Histoire est une discipline de l’heure

 

Une bonne connaissance de cette discipline permet de développer un esprit critique, d'améliorer sa prise de parole et de défendre son point de vue. Pour exceller dans les grandes écoles, elle exige beaucoup de culture générale. Interview d'un enseignant d’Histoire, Géographie et ECM au Collège B Olive, Batibonack Guy Alain.

 

Batibonack Guy Alain histgeoecm B O live

 

Aulycee : quelle est votre vision de cet enseignement?

 

Batibonack Guy Alain : Je suis diplômé de l’Université de Yaoundé I, notamment avec un Master en Histoire. Au niveau des enseignements secondaires, il est arrivé que les enseignants d’Histoire doivent simultanément dispenser la Géographie et l’Education à Citoyenneté et à la Morale. Ces matières ont des thématiques identiques, C’est pourquoi je suis amené à dispenser ces cours sur le terrain.

Ce sont de très bonnes matières qui nécessitent une grande ouverture d’esprit de la part de l’enseignant et des élèves. Dans la mesure où les thèmes abordés sont d’actualité et peuvent contribuer au développement de notre nation. Je suis enseignant vacataire ici à B Olive depuis 4 ans.

Je suis les classes de Terminales et tout se passe bien au niveau du traitement et des enseignements. C’est vrai que chaque année on a des personnes qui arrivent avec des comportements nouveaux, mais dès le début on essaie de les modeler pour qu’elles aient l’esprit de la maison.

Le collège n’est pas une personnalité à part entière, c’est plusieurs personnalités et moralités qu’on doit gérer.On essaie d’éduquer aux enfants les bonnes valeurs quitte à eux d’adhérer au système. S’ils refusent de le faire on a des moyens de contraintes pour les ramener à l’ordre. Ici les enseignants participent beaucoup à cela.

 

Aulycee : estimez-vous votre parcours en cohérence avec votre profession ?

 

Batibonack Guy Alain : Oui je trouve que tout est en cohérence dans la mesure où j’ai une spécialité en Histoire économique et sociale. Ce qui fait que sur le terrain, j’enseigne ce que j’ai appris. Donc il n’y a pas une inadéquation entre ma formation et ce que je fais.

J’ai du faire des stages, des séminaires de renforcement des capacités, chaque année avec les inspecteurs régionaux, pour améliorer la pédagogie, mais le fond reste le même. C’est vrai au lycee, l’enseignement n’entrais pas trop dans mes projets. J’ai découvert ce talent en moi dans le supérieur.

A l’Université on avait l’habitude de faire des exposés. On avait le privilège de prendre la parole devant un auditoire et de défendre son point de vue. J’ai constaté que j’avais cette faciliter de m’exprimer et de défendre un point de vue. Pour l’instant, je m’y plais et je m’épanoui dans ce métier.

Je voudrais apporter ma contribution dans le développement de mon pays. Les responsabilités sont partagées et tous les citoyens sont même interpellés. A mon niveau je partage le minimum de connaissances que j’ai pour construire un Cameroun nouveau.

 

Aulycee : quelle est votre approche pédagogique?

 

Batibonack Guy Alain : Une approche particulière dans toutes mes classes. J’adopte la méthode par découverte dans la mesure où de nos jours les enfants sont éveillés et très cultivés.

Avant même d’introduire une leçon j’amène l’enfant à avoir une idée du contenu à partir d’un contexte. Pour l’amener à découvrir lui-même le thème sur lequel nous allons travailler. Il s’agit de partir du général au particulier en ce qui concerne les notions d’une discipline.

 

On peut parler par exemple de la colonisation, on peut amener l’enfant à savoir quelle est la langue qu’on parle au Cameroun et pourquoi. C’est à lui de savoir les évènements qui se sont déroulés dans le passé pour que nous parlions aujourd’hui le français et l’anglais. S’il se souvient, il dira que la France et l’Angleterre ont séjourné au Cameroun, et au moment de l’indépendance, on a institué les langues officielles.

J’aime bien me faire accepter auprès de mes élèves pour avoir une certaine considération. A un moment donné, ils peuvent devenir répulsifs. Tout dépend de l’attitude, de la personnalité et du charisme de l’enseignant. Une fois que l’enseignant est accepté, les élèves sont prédisposés à suivre ses enseignements.

 

Aulycee : quelle est votre vision de cet enseignement au Cameroun ?

 

Batibonack Guy Alain : En tant que jeune chercheur, je constate que certains faits historiques de notre pays sont tronqués et voilés. Les faits qu’on dispense ne sont pas toujours vrais dans la mesure où les ressources utilisées dans l’élaboration des cours proviennent des archives coloniales. Ainsi on a plusieurs auteurs européens avec un tempérament, qui a conduit à minimiser certains faits et donner un autre sens à la vraie histoire.

En tant qu’historien, je trouve que cette discipline vient à point nommer dans la mesure où elle peut permettre à la jeunesse particulièrement, de mieux connaître l’histoire du pays, et de prendre conscience des difficultés traversées par le passé. C’est important pour mieux comprendre le présent, et préparer un Cameroun émergent.

On a encore beaucoup à apprendre. L’Etat devrait mettre un accent sur l’histoire du Cameroun pour que la jeunesse sache exactement ce qui s’est passé, pour mieux comprendre l’environnement de leur pays, et avoir une vision plus concrète.

Les programmes n’ont vraiment pas été actualisés. On a juste revue les méthodologies et les approches des enseignements, mais les choses sont restées les mêmes. Nous avons toujours décrié ce système.

Certes on parle d’histoire contemporaine, uniquement dans les classes d’examens où on met l’accent sur les deux guerres mondiales. Elles ont totalement modifié le cours des évènements sur la scène internationale.

En histoire en particulier les enseignements ne s’adaptent pas aux besoins des populations camerounaises et ne sont pas suffisamment améliorés.

En géographie Ecm c’est passable, mais beaucoup reste à contextualiser. C’est vrai que nous avons des auteurs locaux mais quand vous observez la bibliographie, ils s’inspirent des auteurs européocentristes. Donc il n’y a pas une grande différence, c’est presque les mêmes idées, les mêmes informations, ils n’apportent pas une touche personnelle.

 

Aulycee : Est-ce à dire qu’il n’y a pas eu d’écrits sérieux sur l’histoire du Cameroun ?

 

Batibonack Guy Alain : Non, il y a eu des écrits de nos historiens mais ils l’on fait avec un tempérament. Il faut savoir que l’histoire est toujours écrite par les acteurs. A un moment donné les archives sur le Cameroun sont détenues par les anciennes puissances coloniales.

L’histoire est écrite par les vainqueurs, et il est difficile d’écrire une histoire où les acteurs sont encore vivants. Parfois les historiens attendent deux ou trois générations pour relater certains faits surtout que dans la plupart des pays africains, l’état de droit n’est pas définitivement acquis.

Pour éviter les poursuites judiciaires, ils préfèrent être prudents dans leurs publications et leurs ouvrages. Tout dépend aussi de leurs obédiences et de leur tendance politique qui ont a mon avis une influence dans leurs écrits.

 

Aulycee : Avez-vous été formé pour enseigner la Géographie et l’ECM ?

 

Batibonack Guy Alain : A l’université on avait des matières qui parlaient essentiellement de la géographie mais ma spécialisation c’est l’Histoire Economique et Sociale. La géographie est liée à l’économie, le développement, le PIB et le PNB, bref ce sont des discours qui vont ensemble.

En ECM le raisonnement n’est pas différent. Si on doit en parler, il est important de puiser dans certains faits historiques pour montrer à l’apprenant comment est né le nationalisme et à quel moment les Camerounais sont devenus des citoyens. Il serait tout même plus intéressant de voir intervenir des juristes dans cette discipline qui concerne le droit.

Nous les historiens, nous faisons des recherches dans des documents techniques tels que la Constitution camerounaise par exemple si on doit parler de son évolution aux enfants.

On est amené à actualiser les données en fonction de l’évolution politique, tout en respectant le programme donné par le Ministère des Enseignements Secondaires.

 

Aulycee : Quelle est la perception des élèves de l’Histoire, de la Géographie et de l’ECM ?

 

Batibonack Guy Alain : Ils trouvent l’Histoire difficile contrairement à la Géographie qui est une matière vivante. L’histoire nécessite une grande culture et beaucoup de lecture. Certains ont du mal à maitriser la chronologie des évènements. On note plusieurs anachronismes dans leurs raisonnements et ils disent toujours qu’ils n’arrivent pas à s’en sortir avec les dates.

 

L’histoire est très vaste et tout dépend du thème : Histoire classique, médiévale, du moyen âge etc. En plus d’une bonne culture, il faut avoir de bonnes capacités de rétention. Certains s’en sortent bien sur même si la majorité rencontre de graves difficultés.

En tant qu’enseignant, je les amène à aimer cette discipline, à connaître l’histoire de l’humanité. Ils doivent comprendre ce qui se passe, analyser les enjeux ou les conséquences de ces faits. Ma méthode pour accrocher et garder l’attention des élèves c’est l’actualisation des cours et la recherche des thèmes qui touchent leur sensibilité. Je me dis que s’ils se sentent directement concernés, ils vont s’impliquer davantage.

Le fait est qu’ils ne sont pas totalement désintéressés mais ils trouvent cela pénible, comme tout enseignement d’ailleurs. Mais ils seraient mieux à l’écoute si les programmes étaient révisés et adaptés à leurs besoins.

Ces derniers temps, nous organisons des TD et des exposés en Histoire, Géographie, ECM dès la classe de 3ème sur la géographie régionale par exemple. En Terminale on étend sur les grandes puissances.

A un moment donné, les travaux pratiques sont comme un jeu pour eux, mais ils ne savent pas ce qu’ils gagnent en retour. D’abord la recherche est exigeante avec la mention obligatoire des sources dans une bibliographie, ce qui est une méthode scientifique.

Ensuite la prise de parole, la défense de son point de vue développe en eux des qualités d’orateur. Enfin la phase des réponses aux questions de l’enseignant, assis au fond de la classe en tant qu’observateur, fait grandir en eux l’esprit critique et l’acceptation du débat.

Ils sont plus enthousiastes aux séances de TP en Géographie pour utiliser les cartes économiques. Je leur demande par exemple de localiser les grands domaines agricoles. On accroche la carte dans un coin de la classe et on envoie chaque élève identifier un aspect. Là ils sont directement impliqués, car ils ont peur de décevoir l’enseignant, les membres du groupe ou les camarades. Quand l’enseignant annonce ces travaux à l’avance ils font des recherches.

 

Aulycee : quelle est la perception des parents de ces disciplines ?

 

Batibonack Guy Alain : Pour les parents, l’Histoire, la Géographie, l’ECM ne rentrent pas dans le groupe des matières difficiles. S’il faut renforcer les capacités de l’enfant à la maison, ils vont prendre un répétiteur en mathématiques par exemple. Ils estiment que l’enfant en lisant ses cours d’Histoire Géographie ECM peut s’en sortir, car pour eux ce sont des matières faciles. Ils n’accordent pas assez de crédit à ces disciplines. Sur le plan scolaire ce sont des matières de 2ème groupe, voir 3ème groupe.

 

Aulycee : quels sont vos projets professionnels actuels ?

 

Batibonack Guy Alain : Je fais des recherches à mon niveau pour apporter ma modeste contribution dans la rédaction, la reconstitution de la vraie histoire de mon pays. En faisant des publications pour sensibiliser la jeunesse sur la parcours que nous avons déjà eu, et montrer que ce qui nous arrive maintenant est la conséquence de ce qui est arrivé dans le passé. Par exemple je cherche à montrer dans quel contexte on a accédé à l’indépendance, pourquoi on se retrouve dans une sorte de léthargie politique et économique.

Il s’agit de montrer des perspectives ou des ouvertures pour un changement et un Cameroun meilleur. Mes publications ne paraissent pas encore dans des revues connues. Elles sont publiées dans un instrument de communication titré « Hikoko », entendez Balafon, qui appartient à une association universitaire d’étudiants Bantou, et qui parait tous les 6 mois.

 

Aulycee : Partant de votre discipline comment envisagez vous l’avenir de vos élèves ?

 

Batibonack Guy Alain : Pour ceux qui vont exceller, il est promoteur car il y a pas mal d’ouvertures. On a déjà l’enseignement qui s’ouvre à eux, mais aussi les concours de la Gendarmerie, de l’Armée. Ils peuvent être admis à l’ENAM, car les historiens sont tellement cultivés, et il n’y a pas un sujet sur lequel ils peuvent rester sans mot dire. C’est vrai qu’on a besoin de spécialisation à un moment donné, mais à la base aucun sujet ne peut leur être totalement étranger. Avec une grande ouverture d’esprit, ils peuvent présenter les concours de l’IRIC ou de l’IFORD. Ils peuvent opter pour des formations dans les grandes écoles en management, entreprenariat, et informatique.

Pour ceux qui vont décider de s’ouvrir pas toujours à l’administration, qui vont décider de se former dans les disciplines de l’heure, ça ira bien. Malheureusement beaucoup de jeunes pensent pourvoir travailler un jour à la fonction publique. Tout part de notre système éducatif, on forme les jeunes pour l’administration et les enseignements sont beaucoup plus théoriques. Il y a de nos jours une inadéquation entre la formation et l’emploi.

Les places sont limitées à l’ENS, et quand ils n’arrivent pas à l’intégrer, ils vadrouillent sans faire quelque chose de concret, oubliant qu’il y a une multitude de formations de nos jours. Il y a des écoles comme l’ISTAG où on peut se former en deux ou 3 ans et en sortir avec un BTS ou une licence professionnelle. Le but c’est d’être plus compétitifs sur le marché de l’emploi. Donc à mon avis l’avenir est promoteur pour ceux qui vont rester ouverts d’esprit et pour ceux qui ne vont pas se limiter eux-mêmes.

 

Aulycee : L’attention des élèves baisse aussi quand on annonce juste deux semaines avant les examens officiels le choix entre l’Histoire et la Géographie.

 

Batibonack Guy Alain : Dans les petites classes, les élèves sont plus réceptifs, car ils récitent beaucoup et raisonnent très peu. On développe en l’enfant des mécanismes et des automatismes. Dans les grandes classes on les amène à avoir un esprit critique et à montrer la pertinence d’un point de vue. L’intérêt à nos matières passe aussi par les examens officiels. On sait d’une manière générale que lorsque les matières de 1er groupe sont passées, les élèves se rattrapent dans celles de 2ème groupe. L’annonce du choix de l’Histoire ou de la Géographie se fait 2 semaines avant le début des examens. C’est une décision de la haute hiérarchie.

 

Nous à notre niveau, pour ne pas pénaliser nos élèves, nous prenons le soin de couvrir le programme et de les évaluer tout au long de l’année. Un mois après la 6ème séquence, lorsque nous avons abordé les phases de révisions, nous demandons aux enfants de préparer l’examen sur d’autres matières et de mettre de côté l’Histoire et la Géographie. Une fois qu’on a annoncé que c’est l’Histoire ou la Géographie, ils doivent réviser sans attendre la dernière minute. C’est ce que je conseille à mes élèves. Ça ne sert à rien de travailler sur une discipline qui ne viendra pas. Je leur dit d’éviter de travailler sans aucune base pour se faire rattraper par le temps.

 

J’aime bien faire comprendre à mes élèves qu’ils sont des malades. Tout malade a besoin d’une thérapeutique adéquate pour aller vers la guérison. Nous les enseignants, nous sommes leurs médecins. S’ils ne participent pas, s’ils ne nous disent pas ou ne se plaignent pas, nous ne sauront pas à quel niveau travailler, ni quel sera le médicament approprié. Je les amène beaucoup à participer et à poser des questions. Rien qu’à travers cette technique j’arrive vraiment à combler leurs lacunes.

 

Propos recueillis par Amelie Laure Kemouo

 

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