PDF Imprimer Envoyer Partager

L’Allemand: on observe un manque de conviction chez les élèves

 

Malgré la difficulté à apprendre cette langue, c’est une connaissance en plus dans ce village planétaire, pour mieux comprendre la culture de l’autre, conseille Patrick Tchuenga, enseignant d’Allemand au collège Jules Ferry à Yaoundé.

 

Aulycee : estimez-vous votre parcours en cohérence avec votre profession ?

 

Patrick Tchuenga : J’enseigne par vocation c'est-à-dire que j’aime bien ce métier. Depuis 5 ans je suis enseignant vacataire d’Allemand en d’autres termes de Langue et Littérature Allemandes. J’ai commencé en 2008 et j’étais alors en deuxième année universitaire. J’enseignais en parallèle dans des groupes de répétitions et des cours du soir. Le collège Jules Ferry c’est mon troisième collège, honnêtement j’aime ce que je fais, car cela cadre avec ma formation académique. Je n’ai pas eu la chance d'être admis à l’Ecole Normale Supérieure, et actuellement je suis en Master 2 Etudes Germaniques à l'Université de Yaoundé I.

 

 Patrick Tchuenga ens All Jules Ferry 0

 

Aulycee : qu’est ce que vous pensez de l’enseignement de l’Allemand au Cameroun ?

 

Patrick Tchuenga : J’aime mon métier et j’aime aussi l’Allemand. Cette langue fait partie des langues étrangères que nous appelons aussi LV2 (Langues Vivantes 2) dans le programme scolaire au Cameroun. A côté des langues française et anglaise qui sont officielles au Cameroun, je me rends compte que les enfants fuient de plus en plus cette langue.

 

 

Je me suis rapproché des élèves et ils m’ont dit que c’était plus difficile que l’Espagnol. Je pense que l’Allemand au Cameroun est entrain de prendre un coup très sévère, ça va vraiment de mal en pire, car les élèves se découragent et se désintéressent de cette langue.

 

Dans une classe de 40 élèves de 3ème il n y a que 10 qui font Allemand et les autres font Espagnol. En Première on 6 ou 7 élèves qui font Allemand et tout le reste fait Espagnol. C’est pareil dans tous les établissements, publics ou privés et il devient rare de trouver un effectif haut en Allemand.

 

Aulycee : d’après vous qu’est ce qui l’explique ?

 

Patrick Tchuenga : D’un les élèves trouvent l’Allemand compliqué, de deux certains préfèrent suivre les conseils de leurs ainés ou de certains camarades. L’orientation aussi est entrain de prendre un coup très dur. Les enfants doivent choisir en classe de 4ème entre l’Allemand et l’Espagnol, alors qu’en 6ème et 5ème il ignore que ces langues existent. Dès lors il ne peut que suivre ses camarades qui pensent que l’Allemand ressemble beaucoup plus à l’Anglais et l’Espagnol au Français. Ils recherchent la facilité et fonce dans l’Espagnol.

 

Aulycee : qu’est ce qu’il faut à votre avis ?

 

Patrick Tchuenga : Je pense qu’il faut commencer à enseigner ces langues dès la classe de 6ème de tels sorte qu’en classe de 4ème, l’enfant sache à quoi il à faire. A ce moment le choix entre les deux matières sera plus aisé, car la plupart ne savent pas exactement à quoi l’Allemand va leur servir dans leur vie ; en dehors de l’enseignement. Certains veulent devenir gendarme et ils estiment qu’on ne leur demandera jamais de dire « Guten Morgen ».

 

Au regard de l’avenir au Cameroun, la plupart pense qu’il n’est pas donné de réussir un concours à l’ENS. Les élèves préfèrent plus les filières scientifiques dans l’espoir de s’en sortir demain dans des formations professionnels et des domaines d’activités plutôt pratiques.

 

Aulycee : quels sont les débouchés de l’Allemand ?

 

Patrick Tchuenga : Dans mes cours, je préfère très souvent répondre aux questions des élèves. Le constat est qu’ils ne sont pas suffisamment informer sur les débouchés, et ceci concerne toutes les disciplines pas seulement l’Allemand.  Pour ma petite histoire, moi-même j’ai choisi l’Allemand au lycée tout simplement parce qu’il n’y avait pas de filière Espagnol.Je suis arrivé en 4ème Allemande par un coup de hasard. C’est la même situation qui se répète avec ces enfants aujourd’hui.

 

Parlant des débouchés, les élèves peuvent se rendre sur le site de l’Université de Yaoundé 1. Quelqu’un qui fait des études germaniques, une fois à l’université, il fera niveau 1, 2, 3. A partir du second semestre niveau 3 il y a un tronc commun et trois spécialités, notamment Langue, Littérature et Civilisations. Moi j’ai choisi linguistique c'est-à-dire l’étude de la Langue. Ensuite quelque soit la spécialité, il peut aller à l’ENS pour être enseignant, il peut entrer à l’ENAM avec une licence en Allemand, il peut faire journalisme à l’ESSTIC, il peut travailler à la GIZ, qui est l’organe de la coopération allemande au Cameroun, et agit dans plusieurs domaines tels que la santé, la décentralisation et bien d’autres. Il peut travailler comme traducteur ou d’interprète à l’UNICEF, à l’ONU comme consultant.

 

Celui qui a fait Civilisations au département d’Allemand à l’Université est assez étoffé pour parler des relations internationales, donc avec une licence en Allemand, il peut être accepté à l’IRIC. Il y a des centres qui forment au niveau Master professionnel en interprétariat. A l’Université de Yaoundé 1 il y a la DAAD (Deutscher Akademischer Austauschdienst), le Service d’Echange Académique Allemand qui fait dans l’interprétariat, la traduction. Je pense qu’il existe d’autres débouchés que je ne maîtrise pas.

 

Aulycee : Quelle est la didactique de la langue allemande et comment améliorer la qualité de cet enseignement au Cameroun ?

 

Patrick Tchuenga : A l’université, au niveau licence, on enseigne déjà la didactique des langues. Comment enseigner les langues étrangères. Il y a plusieurs méthodes, plusieurs techniques qui pour certaines sont déjà dépassée. Aujourd’hui on met l’accent sur l’approche par compétence. Dans le manuel d’Allemand, tout est clair car le livre exige même déjà une pédagogie adoptée. Les exercices sont variés en Verständnis, la compréhension. Les nouveaux manuels d’Allemand contiennent des CD. On lit les textes et avec un lecteur CD, on répond facilement aux questions.

 

Certains optent pour la méthode directe c'est-à-dire, enseigner l’Allemand en Allemand. Au Cameroun ce n’est pas chose aisée pour des élèves qui n’ont jamais eu l’Allemand dans leur vie. Je suis obligé de prendre un double sens : expliquer en Allemand et expliquer en Français. C’est une difficulté que rencontre l’enseignant mais il n’y peut rien. En Allemand, certains diront que c’est la notion qui est importante c'est-à-dire le contenu du livre. Mais je trouve que ce n’est pas suffisant, puisque l’enseignant peut décider de certains textes et exercices, qu’il juge du niveau de ses élèves. Le programme c’est une chose, la pratique sur le terrain c’est tout autre chose.

 

Aulycee : Pourquoi les élèves ont du mal à s’exprimer dans ces langues ?

 

Patrick Tchuenga : Normalement un élève concentré, au sortir de la 4ème et de la 3ème doit pourvoir se présenter, dire bonjour, faire son auto portrait. Tout se fait par niveau, et en ce qui concerne au moins deux sur trois de mes élèves sont capables de dire, en Allemand, leur nom, leur âge, d’où ils viennent et où ils vont.

 

Aulycee : La plupart ne vont justement pas se servir de cette langue dans leur vie et leur carrière professionnelle.

 

La question de l’utilité de l’Allemand au Cameroun reste, pour moi, encore problématique. La plupart font ces langues étrangères par obligation. En 4ème les élèves sont obligés de choisir entre l’Allemand et l’Espagnol pour passer en classe supérieure. Les élèves en majorité étudient ces langues non pas par conviction mais par obligation. La langue allemande sera utile pour ceux qui veulent se lancer dans l’étude des langues, les relations internationales, le tourisme et le voyage.

 

Je pense que même pour ceux qui veulent des métiers techniques peuvent l’apprendre, car demain la profession de maçon ou d’électricien peut les amener dans un pays germanophone. Si on est amené à voyager et qu’on ne maîtrise pas les langues, vraiment c’est nul. Une langue ça fait quand même une connaissance en plus qui peut éviter à celui qui la maîtrise d’être déphasé de son environnement et perdu.

 

Aulycee : Que faut-il fait pour vulgariser la langue allemande ?

 

Patrick Tchuenga : L’Allemagne fait déjà des efforts énormes pour encourager les Camerounais à se lancer. Déjà les bourses chaque année offertes par des instituts allemands aux meilleurs élèves : voyages, bourses d’études, bourses de séjours. C’est ce qui est fait et c’est un encouragement. S’il faut ajouter quelque chose ce serait la conscientisation. Il faut dire aux élèves l’importance de l’Allemand, dans leur vie, pour eux même et pour leur entourage, même s’ils ne font pas carrière de cette langue. L’intérêt c’est de commencer très tôt, c'est-à-dire en 6ème et en 5ème pour permettre à l’enfant de faire un choix plus assumé, c'est-à-dire en sachant où il va.

 

Aulycee : Comment revenir à une langue comme l’Allemand, après l’avoir abandonnée ?

 

Patrick Tchuenga : Je vais prendre l’exemple sur moi. Après mon Bac j’ai d’abord fait Lettres modernes françaises jusqu’au niveau 2. J’ai arrêté et j’ai tout repris au niveau 1 en Allemand. Je vous avoue que mes premières notes ont été catastrophiques parce que je ne pratiquais plus la langue. Il a fallu que je sois très courageux. Pour ceux qui veulent revenir vers l’Allemand après un long temps d’arrêt, je leur dirais juste de tenir à deux mains, de ne pas se décourager, car ils vont en voir de toutes les couleurs.

 

On dit que l’Allemand a trop de règles et d’exceptions. C’est une langue compliquée et difficile à retenir. C’est une langue qu’on ne manipule pas à longueur de journée comme le Français ou l’Anglais au Cameroun. Donc c’est normal que l’enfant oublie. On a 2 h à 4 h d’Allemand par classe et par semaine. Il est impossible pour l’élève de retenir cette langue comme les autres qui sont courantes et utilisées tous les jours, à l’école, et à la maison avec les parents.

 

Quels sont vos objectifs  et vos projets?

 

Patrick Tchuenga : L’enseignement a toujours été mon objectif de départ, mais les réalités du Cameroun m’ont fait penser à autres choses. La plupart des travailleurs au Cameroun ne font pas toujours ce qu’ils ont appris à l’école, les causes sont multiples : la corruption, les sectes, etc. Il faut avouer qu’il est difficile au Cameroun de se fixer des objectifs et de les atteindre, je crois que vous comprenez ce que j’appelle réalités du pays. Cela va faire 3 ans que je réfléchis autrement à cause de ces réalités, dont je préfère ne pas rentrer dans les détails. Si j’ai une autre opportunité, même en entreprise, je n’hésiterai pas à partir. Si l’occasion m’est donné d’entrer à l’ENS je foncerais également.

 

Je suis en voie d’écrire mon mémoire de Master 2. Le sujet n’est pas encore calé, j’en ai deux pour le moment. En tant que linguiste, je travaille sur une comparaison entre la sémiotique et la pragmatique en Allemand. Si je ne parviens pas à atteindre mon objectif, je pense me lancer dans la grammaire générative. La grammaire générative est un nouveau champ de recherche, passe encore fouillé dans lequel je pense avoir quelque chose à dire.

 

Propos recueillis par Amelie Laure Kemouo

 

 

 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir